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06/06/2005

Cahier du tachycarde (1)

Pessimisme et Imposture...

Je retrouve hier soir, couché dans une ramification perdue de ma bibliothèque, la très épaisse somme du moraliste Cioran. J'avais acheté les oeuvres complètes de l’ex-facho roumain voilà plus de dix ans. J’y trouvais tout à la fois divertissement, à la façon de tel qui dit aimer la solitude avec un répertoire téléphonique couvert de numéros, et une nourriture plus secrète qui satisfaisait chez moi le goût et l’expression d’une posture tout à la fois sombre et désinvolte. J’avais de l’appétit pour les faux-prophètes du pessimiste : ils m’enivraient de leurs malheurs composés.
Or, je n’avais alors aucun motif véritable qui me condamnât au malheur, et en guise de motif il me suffisait d’être jeune et d’avoir lu quelque part qu’il n’est de jeunesse tout à la fois profonde et heureuse. Quel risible aveu : à vingt ans, je jouais le jeu de la désespérance par peur d’être une créature superficielle ; et ce faisant devenait, à mon insu, la bête la plus tristement chic qui pût être.
J'aurais peut-être renâclé devant les véritables livres noirs, si je les avais connus, oeuvres dont il ne s’échappe aucune lumière, documents de la véritable pensée qui râle dans les angoisses. Mais je n'avais pas l'entrain de chercher ailleurs que dans le vase poncif où les adolescents vont piocher pour 'pleurer de lire'. C’est avec des Cioran que je faisais mon ordinaire de faux malheureux.

Comme la solitude, le pessimisme est une doctrine qui privilégie l’imposture. D’étranges rumeurs, à l’origine desquelles il ne serait pas vain de faire une recherche, les ont en effet promues comme doctrines de cette intelligence particulière qui jouit d’une réputation d’extrême profondeur. Il n’est donc pas étonnant que dans la course effrénée de l’ego pour advenir dans le désir d’autrui, l’imposture de solitude et l’imposture de pessimisme fleurissent dans le jeu de la représentation quotidienne.

Ni la solitude vraie, ni le pessimisme vrai ne se disent en aphorismes, il faut le savoir. Rolin disait une fois : le vrai malheur c’est du sang, des larmes et de la merde. Moi je dis que le véritable pessimisme littéraire c’est celui qui s’écrit d’une « voix étranglée » par un auteur qui, à une station de la mélancolie, essaie de sauver sa peau.



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