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16/06/2005

Cahier du tachycarde (3)

Imposium sur la beauté

On a bonne mine lorsqu’on fustige la course à la beauté qui, comme une course à l’armement dans un pays qui se prépare au combat, semble en pleine pandémie dans notre Occident. Alors on voit, prenant la parole dans les feuilles de chou, des moralistes à la petite semaine s’insurger contre une société « déréglée, vénérant le corps et lui donnant un culte, poussant les jeunes filles à l’anorexie ». L’ironie veut que l’article anathème marche bien souvent encadré par deux billets publicitaires sur papier glacé vantant les vertus de telle tisane amincissante, de telle barre protéinée coupe-faim.
L’ironie bien plus tragique, bien plus cinglante et qui fait la défaite des moralistes est qu’ils tournent immédiatement la partie reptilienne de leur cerveau vers la jolie femme aperçue, instantanément et pneumatiquement, fussent-ils en pleine rédaction de leur diatribe pour peu qu’ils l’écrivent dans quelque lieu fréquenté par ce genre de créatures. Et puis, lorsqu’ils sont dans l’intimité de leur nuit, au cœur des ténèbres, tous ces nobles insurgés, et que leur vient un désir brutal, que convoquent-ils dans sur la scène infiniment privative de leur imagination pour satisfaire à l’onanisme : une belle ou une laide ? A quoi pensent-ils lorsqu’ils se branlent mécaniquement, mussés dans les pénombres : la plus belle ou la plus laide ?

Oui la beauté est terrible. Elle est fille de la jeunesse, elle est fille de Pan et de Nature, elle rit de sa voix flûtée, elle rit de la mort et des mourants dont le visage et le corps s’effondre dans les laideurs terminales. Plus encore, elle permet d’exister dans le désir de l’autre, elle permet de s’inviter dans l’obsession de l’autre, de faire effraction dans ses rêves, de violer son âme : n’est-ce pas à ce prix que se cueille comme le soupçon d’une immortalité verticale ?

Assez d’hypocrisie, nos lois et nos Droits de l’Homme n’ont point soumis la pultio. Aucune morale n’abolira la préséance de la beauté dans la tyrannie de l’optique eschatologique. Le regard du philosophe et du sage, noble regard patiné par une vie d’étude auprès de rigoureuses lectures, sera toujours comme ébouillanté et anéanti par la simple image d’une jolie et bête jeunesse passant fugacement dans l’encadrement de sa fenêtre. On peut fustiger la beauté autant qu’on veut, on peut vouloir croire que son culte est une primeur de la dernière saison ; c’est alors que l’on n’a pas assez de culture ou de sensibilité pour savoir qu’elle fut une obsession depuis les premiers âges de l’homme.

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