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05/02/2006
Monsieur
Monsieur était chirurgien.
Un jour n'arrivant pas à récupérer une mauvaise coupe, il tue son patient à force de rafistolage. Il dit :"Je n'ai pas perçu le moment où j'ai perdu le métier. Brusquement, vint l'instant où j'étais un enfant réparant un vase avant le retour des parents"
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Il renonce à l'exercice de la médecine, rend ses pinces et son brevet, achète une maison entre lagune et forêt et s'y replie en ermite. L'argent ne vient plus, il vit d'aides chiches. Il note sur son carnet : "En pauvreté tout se décolle : le papier peint des murs, les ourlets des pantalons, l'espoir enfin se décolle du front et tombe exactement entre les deux pieds, ainsi on peut l'observer comme une mouette crevée. "
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Un soir, il pleure et comme une larme unique perle sur sa joue, il la tamponne à l'aide d'un mouchoir bleu. "ça fait longtemps que ça ne m'est plus arrivé, dit-il". Puis il considère son mouchoir, va à sa table et note : "Peut-on dire d'un mouchoir qui a bu une seule larme qu'il est encore sec ?". Ayant rédigé, il pleure de plus belle.
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Un jour, il décide qu'il va compter jusqu'à cent, pour se divertir. Mais il ne sait par quel chiffre commencer. S'il commence par zéro, il a peur de ne pouvoir continuer à dire. D'en rester là. Comme un nouveau né qu'on accouche sur un sabre et qui reste épinglé. Il prend des sucres, les aligne sur sa table d'écriture. Trois carrés, compte-il. Du pouce, il écarte un sucre, puis un deuxième. Il en reste un. C'est toujours la nature, conclut-il. Un cube ou mille, c'est encore naturel. Mais alors, il escamote le dernier sucre et contemple la table vide. Vide de sucres, marmonne-t-il, zéro sucre. C'est donc ça mourir, médite-t-il, si on élimine un type qui s'appelle par exemple Jean Boudin du monde, on arrive tout bêtement à un monde vide de Jean Boudin, un monde avec zéro Jean Boudin.
Après cette séance, Monsieur est pris de vertige et il s'allonge, deux doigts sur le poignet opposé pour prendre son pouls.
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Monsieur a trouvé un outil qu'il ne connaît pas dans sa mallette de fer. Cet outil, il l'essaie partout, s'accroupit, cherche des vis, des boulons, des châssis. Nulle part il n'en trouve d'application. Dans un livre, il lit qu'un outil est une mise en oeuvre non applicable à elle-même dont la fonction est de réaliser des systèmes d'égoapplication ou auto-applicables. Monsieur court jusqu'à la jetée et lance l'outil inconnu dans la mer.
En fait, dans cet outil sans application il a cru se reconnaître.
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Monsieur s'est levé avant le soleil, aujourd'hui. Depuis l'aube, il éprouve les murs de sa maison. Sa progression : face à un mur, il se déplace latéralement par minuscules glissements de talons, et d'un phalange pliée il applique des tapes mesurées aux cloisons. Ce faisant, son oreille est collée a mur, en stéthoscope.
Récemment, il a entendu dans un refectoire une conversation entre deux ouvriers. Il y a des cadavres dans la plupart des murs, disait l'un d'eux. Coincés entre deux cloisons. L'autre lui a répondu qu'il savait, et qu'un mur ainsi farci devait rendre à la tape un son demi-plein.
Monsieur est en sueurs. Une angoisse lui vient : saura-t-il discriminer un son demi-plein d'un son demi-vide et donc déterminer avec exactitude l'existence d'un corps dans les murs de sa masure ?
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(...)
16:10 Publié dans Papiers | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
Commentaires
Deux mots : très bon. Allez, quelques autres pour le plasir : de la littérature à savourer.
Ecrit par : sancho | 18/02/2006
Merci pour votre commentaire, Sancho.
Ecrit par : blog | 19/02/2006
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