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01/04/2008
Journal interrompu de Menahem Mensch
« Adieu la vie, adieu l’amour, adieu toutes les femmes chantaient les gars à la cognée de Craonelle. Et siffle le flûtiau du maréchal des logis Pierre Maistre, et voici une haie de bonshommes qui quitte la tranchée, musique en tête, baïonnette devant. En face, un Hans a relevé le museau de sa mitrailleuse. Le premier à tomber a une femme, Babette, et cinq enfants. Deux trous au sternum vont interdire les retrouvailles. Colin et Maillot s’écroulent ensemble (ils se chamaillaient hier à propos d’une ration de pain de ménage ; les voilà réconciliés). A droite, un jeune militaire d’active beauceron qui fonce, casque en avant et son hurlement le précédant, a cru entendre un soupir : c’est une mine qui s’est mise en route sous sa course ; maintenant, les camarades qui couraient à ses côtés portent de drôles de colliers de chair à leur vareuse. Un obus tombe sur le maréchal au sifflet, et soudain on dirait qu’un gendarme s’est endormi au soleil. Baguet éclate. Saulnier n’a plus de tête, mais épaule encore son Lebel 1886. Coretta est réduit. En arrière, on fait donner les Sénégalais, mais ils ne partent pas bien ; derrière le rideau de coupe-coupe, les corps se délitent comme de la sciure et régalent les Maxim d’en face. Cinquante d’entre eux regagnent la tranchée à reculons. A renforts de cris, la moustache bleue, un sergent distribue des coups de pelle, et ils repartent. Sans tam-tam. En vingt mètres, l’Afrique ne fait plus aucun bruit. Devant les guets boches, José Luneau décide de faire le mort. Il lâche son barda comme au théâtre, plie le genou et tombe mort effectivement, le visage emporté par une volée de fer. Pendant ce temps, le lieutenant Raoul Destrappes a récupéré le sifflet dans les intestins du maréchal des logis Maistre, et il entend tremper la troupe en soufflant dans l’instrument. Revolver au poing, pour la coquetterie, il vagit entre deux coups de flûte, comme on met du vin dans une soupe froide.
Rémy Gurr est le premier à atteindre la frise de barbelés. A son heure, il était ferronnier à Nantes, les entrelacs, il croyait connaître. Il s’entroupe dans les fils d’acier tranchants. Déjà quarante autres qui filaient prestement sont englués dans la même machine. Certains ont sorti les pinces et coupent comme on écope, mais la plupart ont jeté les fusils et font la tortue. Dans le sillon d’en face, les feldblau n’ont qu’à viser, comme à la foire. Ils prennent leur temps, s’appliquent : les autres ne bougent presque plus dans les frisures du barbelé. Quand on les tue, il s’affaissent tout doucement, comme des petits garçons que le sommeil surprend au milieu de leurs jouets.
A plus de trois kilomètres en arrière, un pointilleux colonel fait des inventaires avec une longue-vue de marine. Il a l’air d’un qui a rédigé des Mémoires. Très bombé. Sa moustache neige reçoit des soins quotidiens. Gants cuir.
Il replie l’optique, agacé, puis dicte des coordonnées, par téléphone, au poste d’artillerie. Cravache cuir. Que l’on bombarde cette racaille, ces tue-la-guerre.
Une ordonnance, portant également belle barbiche, vient à ses côtés, et tend du thé dans un godet. Je les bombarde lui annonce l’autre –qui ?- les nôtres ! Vous faites bien, mon colonel, constate le subalterne, cela les fera aller comme à la musette. Ca n’est qu’trop vrai, renchérit le premier, ce sont des ruraux, pour les faire danser, faut leur donner la musique.
Et ils rient.
Gants cuir. »
14:24 Publié dans Menahem Mensch | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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