19/02/2006

Monsieur (**)

En forêt, Monsieur.

Il marche depuis trois heures. Ses pieds ont disparu dans l'herbe et des chardons piquent au travers de ses chaussettes. Il commence à s'irriter. Son sac qui ne contient que biscuits, eau minérale et clés pèse maintenant comme s'il était plein de plombs et d'armoires ; les lanières lui scient les épaules. Il grommelle : "un poids simple accumule de l'énergie sur la surface qui le soutient, comme par feuilles de forces successives... ".

Ereinté, il glisse parfois sur une pierre moussue. La balade tourne court pour Monsieur. Il passe devant des tournesols et se dit qu'il n'aime pas cette plante : il la trouve trop humaine à toujours se tordre le cou vers la lumière. C'est trop tard, mais il comprend qu'il déteste les promenades en forêt : l'air est plein de minuscules mouches mauves qui font des démangeaisons aux tempes, et les arbres ressemblent à des bandits. Il regrette cette sortie, mais concède que des regrets, en plein bois, perdu dans la fougère, sont des bagages superflus.

Comme la fatigue l'empêche de poser ses pensées, Monsieur a l'impression qu'il se fuit, se vide de lui-même. Sa bouche est séchée par la peur. Il craint de n'être bientôt que des mollets en route, des clavicules qui balancent au gré de la marche. Bientôt, il ne restera rien de moi, aucune pensée, rien, geint-il. Apeuré, il doit s'asseoir et commence à faire l'inventaire de ses opinons les plus intimes. Il fait le compte. Comme un capitaine, après la bataille, il bat le rappel de sa brigade.

Sur le retour, il marche posément et s'applique à ignorer les efforts. L'accumulation des épuisements, dit-il, ça vous biffe un être. "Je suis dans un canapé, je mange des biscuits" se persuade-t-il. Pour contrarier le travail de la lassitude, il continue le catalogue de sa personne.

A la gare, pourtant, il est sûr d'avoir laissé quelque chose, une partie de sa personne, là-bas au milieu des troncs. Un instant, il est tenté de retourner fureter dans les taillis, comme un qui a perdu son portefeuille. Dans le compartiment, il écoute les trépidations du train qui cahote sur les rails, et mâche ses Lu qu’une fuite de la bouteille dans le sac a rendus mous. Mais Monsieur mâche sans se soucier de pâtisserie, hélas… Il a la gorge comme une ficelle et voudrait pleurer. Cette sensation de perte.

*

Monsieur va à son cahier, se saisit d’un stylo et s’apprête à écrire.

Mais le stylo reste levé au-dessus du papier. Monsieur voudrait exprimer clairement l’idée qu’il a en tête depuis sa sortie en forêt. Il voudrait, avec style, dire que ceux qui ont beaucoup peuvent perdre beaucoup sans dommages, mais que si l’on a que soi, il n’est plus rien que l’on puisse perdre sans catastrophe.

Monsieur veut du style dans ses écrits. Très sèchement, la pointe du stylo, comme celle d’une machine à coudre, se pique dans le papier.

Soi-même, commence-t-il à écrire.

Soi-même, on peut pas en faire des parts.

Mais Monsieur est mécontent, il regarde ce qu’il vient de poser-là. Un nullité, conclut-il. Aussi dérouté qu'il est en ce moment, il ne pouvait venir sous la plume qu’une saleté. Et en effet, il trouve que sa phrase est une malpropreté sur le blanc de la feuille. Furieux, il appose fortement le pouce dessus et frotte l’encre. Le résultat est une traînée baveuse. Il déchire et froisse la page coupable, trouve que son cahier en est défiguré, tasse les barbes de papier sous les agrafes de la reliure, peste, arrache finalement la page symétrique à celle amputée précédemment pour rééquilibrer son cahier.

Le stylo est levé au-dessus d’une nouvelle page. Il descend, vite.

Pas de couches. Tout est bloc. Enlever = changer la densité de l’ensemble = perdre l’intégrité de l’état initial = assassiner le bloc pour le remplacer par un un bloc – 1.

Stylo levé à nouveau. Rien ne bouge plus dans le corps de Monsieur qui cherche la suite. Plongée du Bic, comme un galet dans un aquarium.

Perdre = changer la densité.
MAIS : ajouter aussi.

Monsieur a mal sous les omoplates. La posture d’écriture qui fait ça. S’il s’employait quelque peu, il pourrait continuer son œuvre, mais il voit ses biscuits sur un meuble. Il quitte le bureau et se dirige vers eux, puis les grignote avec grande culpabilité.

*

Monsieur se lève en pleine nuit. Une tracasserie. Il retourne au bureau. Dans l’obscurité (Monsieur n’allume jamais la lumière chez lui) le cahier, ouvert sur la table lui fait penser à un animal plat, mort sur le bord d’une route. Il n’aime pas, songe à retourner au lit pour remettre l’entreprise à la faveur du jour, mais il y a la tracasserie. Il décide de se faire violence. Y va.

Un réverbère, allumé dans la rue, lui fournit de quoi lire.

Ajouter aussi, est-il effectivement marqué. Ajouter, c’est aussi changer la densité.

Voilà ce qui taraude Monsieur, cette nuit-là, vers deux heures du matin, voilà. Il acceptait de mourir dans la perte, maintenant il se dit qu’apprendre quelque chose est aussi mourir. Car, d’une certaine manière, le Monsieur et sa nouvelle connaissance auront effacé le Monsieur précédent.

Debout, dans la pénombre, sans ciller. Il reste une heure ainsi, coi. Pour lui la suite est simple : s’il ne veut pas voir disparaître le Monsieur qu’il est maintenant, il ne doit oublier ni apprendre quoi que ce soit.

Toute la nuit, il reste debout, dans la Tragédie…

05/02/2006

Monsieur

Monsieur était chirurgien.

Un jour n'arrivant pas à récupérer une mauvaise coupe, il tue son patient à force de rafistolage. Il dit :"Je n'ai pas perçu le moment où j'ai perdu le métier. Brusquement, vint l'instant où j'étais un enfant réparant un vase avant le retour des parents"

*

Il renonce à l'exercice de la médecine, rend ses pinces et son brevet, achète une maison entre lagune et forêt et s'y replie en ermite. L'argent ne vient plus, il vit d'aides chiches. Il note sur son carnet : "En pauvreté tout se décolle : le papier peint des murs, les ourlets des pantalons, l'espoir enfin se décolle du front et tombe exactement entre les deux pieds, ainsi on peut l'observer comme une mouette crevée. "

*

Un soir, il pleure et comme une larme unique perle sur sa joue, il la tamponne à l'aide d'un mouchoir bleu. "ça fait longtemps que ça ne m'est plus arrivé, dit-il". Puis il considère son mouchoir, va à sa table et note : "Peut-on dire d'un mouchoir qui a bu une seule larme qu'il est encore sec ?". Ayant rédigé, il pleure de plus belle.

*

Un jour, il décide qu'il va compter jusqu'à cent, pour se divertir. Mais il ne sait par quel chiffre commencer. S'il commence par zéro, il a peur de ne pouvoir continuer à dire. D'en rester là. Comme un nouveau né qu'on accouche sur un sabre et qui reste épinglé. Il prend des sucres, les aligne sur sa table d'écriture. Trois carrés, compte-il. Du pouce, il écarte un sucre, puis un deuxième. Il en reste un. C'est toujours la nature, conclut-il. Un cube ou mille, c'est encore naturel. Mais alors, il escamote le dernier sucre et contemple la table vide. Vide de sucres, marmonne-t-il, zéro sucre. C'est donc ça mourir, médite-t-il, si on élimine un type qui s'appelle par exemple Jean Boudin du monde, on arrive tout bêtement à un monde vide de Jean Boudin, un monde avec zéro Jean Boudin.

Après cette séance, Monsieur est pris de vertige et il s'allonge, deux doigts sur le poignet opposé pour prendre son pouls.

*

Monsieur a trouvé un outil qu'il ne connaît pas dans sa mallette de fer. Cet outil, il l'essaie partout, s'accroupit, cherche des vis, des boulons, des châssis. Nulle part il n'en trouve d'application. Dans un livre, il lit qu'un outil est une mise en oeuvre non applicable à elle-même dont la fonction est de réaliser des systèmes d'égoapplication ou auto-applicables. Monsieur court jusqu'à la jetée et lance l'outil inconnu dans la mer.

En fait, dans cet outil sans application il a cru se reconnaître.

*

Monsieur s'est levé avant le soleil, aujourd'hui. Depuis l'aube, il éprouve les murs de sa maison. Sa progression : face à un mur, il se déplace latéralement par minuscules glissements de talons, et d'un phalange pliée il applique des tapes mesurées aux cloisons. Ce faisant, son oreille est collée a mur, en stéthoscope.

Récemment, il a entendu dans un refectoire une conversation entre deux ouvriers. Il y a des cadavres dans la plupart des murs, disait l'un d'eux. Coincés entre deux cloisons. L'autre lui a répondu qu'il savait, et qu'un mur ainsi farci devait rendre à la tape un son demi-plein.

Monsieur est en sueurs. Une angoisse lui vient : saura-t-il discriminer un son demi-plein d'un son demi-vide et donc déterminer avec exactitude l'existence d'un corps dans les murs de sa masure ?

*

(...)