01/04/2008

Cahier du tachycharde (6)

Collisions

 

 A cette minute :

Un homme étrangle la femme qu’il vient de violer. Un paysan africain contracte un mal tropical hémorragique, rare et incurable. Trois voyous armés s’apprêtent  à enfoncer une porte et à noyer un mauvais payeur dans la cuvette de ses chiottes. Un vieil Espagnol, en vacances à Ibiza, sent une pression étouffante s’emparer de sa poitrine. Une mère est réveillée par la police en pleine nuit : elle n’est plus mère. Louis quitte Myriam pour Lisebelle. Un adolescent se pend dans un grenier après qu’une fille a répandu partout le bruit qu’il n’arrivait pas à bander. Par une fenêtre d’hôpital, un cancéreux regarde un couple courir sous la pluie et s’abriter sous un porche. Les lymphocytes T4 d’un saxophoniste de Manhattan produisent le virus HIV a raison d’un milliard de copies toutes les dix heures. Un pneu éclate sur l’autoroute. Un alpiniste polonais qui faisait seul l’ascension de l’Annapurna crache le sang d’un œdème pulmonaire ; il redescend précipitamment et dévisse dans une galerie de glace. Le patron d’une entreprise de moquettes gifle de toutes ses forces un subalterne. Un garçon apporte un billet fleuri à une fille qui, ayant lu, hausse les épaules et lui rend le papelard en regardant ailleurs. Deux Tchétchènes égorgent un conscrit de Léningrad en plein bois, devant une caméra vidéo.

Tout l’univers s’est formé à partir de collisions, d’explosions, de fusions, d’étirements, de rapports de masses, de forces, de puissances qui se rencontrent et s’affrontent pour la domination.

La condition philosophique de l’espace-temps est en quelque sorte la Violence. C’est aussi pourquoi toutes les politiques sont des politiques de collision.

12/03/2008

Cahier du tachycarde (5)

La bouche qui dévorait la pensée

 

Les blogs sont-ils une monstruosité ? 

Là où l'édition restreignait par principe l'espace de publicité individuelle, la blogosphère prétend la démocratiser dans l'espace infiniment élastique du Web. En effet, les octets ont plus de plasticité que le papier, et on peut y entasser à l’infini toutes les prétentions narcissiques.

Ce déversoir égalitaire a pour prétention d’accueillir toutes les âmes et tous les egos pour la modique somme d’une connexion Internet. Les plus médiocres penseurs des rues peuvent s’y dilater, comme du sang vicié dans un bassin d’eau pure. Les esprits les plus stagnants peuvent y semer leurs chiches idéations et cultiver leur jardin d’herbes sèches. Le mal de reconnaissance, qui est un mal nécessaire pourtant, peut s’y soigner par le truchement des commentaires, autant de lieux où l’auteur des lignes reçoit l’oint de la critique et de la flatterie. 

Paul Virilio disait qu’Internet était l’abolition des dimensions géographiques naturelles. Il ne se trompait pas, mais à l’époque où il travaillait sur son texte, les blogs n’existaient pas. Aujourd’hui, la blogosphère dit autre chose : elle dit qu’Internet est aussi l’abolition de restriction qu’imposait l’édition papier.

La blogosphère est l’étendard d’un monde sans restriction et sans sélection où parler et surcharger l’univers de Soi est plus important que d’écouter et d’embrasser l’Autre. L’image que Houellebecq peine tant à peindre (car je pense que Michel est un épouvantable scribouilleur) pour illustrer notre société, la blogosphère en fait une icône flamboyante. Ce rhizome à l’attaque des espaces infinis, il git exactement là où se réalise l’effondrement du monde occidental.

Le symptôme est bénin, autant que les blogs ne nuiront jamais à personne. Le mien est aussi médiocre que les autres, aussi vain, aussi bavard, je tiens à le dire. Les blogs ne nuiront jamais à personne, ils donneront des petits plaisirs à leurs auteurs, remplaceront avantageusement une thérapie comportementaliste pour d’autres, anesthésieront les affres d’une rupture pour celui-là, les angoisses de cet autre… et pourquoi pas après tout ?

Le symptôme est bénin. Je me fous des blogs. Souvent j’ai même lu du radical, du bon, du dense du vrai sur les blogs, et j’ai regretté que l’auteur n’ait pas travaillé sur papier.

 Le symptôme est de toute innocuité, mais le mal est profond.

Trop de mots, trop de friche…

A l’épuisement…

 

 

19/11/2005

Cahier du tachycarde (4)

Guillotine(s)

La France ne pouvait, pour châtier ses bandits, que se doter d’un appareil représentant à plein sa dialectique sociale.

La Révolution française fit accoucher le Citoyen du Sujet. Le Roi étêté, le père de la France mourrait sous les quolibets, son dernier cri enfoncé dans la gorge par des roulements de tambours, et l’obstacle entre le tout nouveau citoyen et sa nouvelle République disparaissait. Le Français pouvait alors commencer à reluquer vers les maternelles mamelles de la République, d’où jaillissent depuis quelques siècles des provendes, devenues quasi-gratuites aujourd’hui. Le lait des subventions, les petits-pots du RMI, les couches de la Sécurité Sociale. Depuis longtemps, le peuple-nourrisson, à l’instar du nouveau-né que l’absence de parole condamne au meuglement, le peuple français vagit en manifestations, et fait grève : c’est à dire qu’il retient le travail, tout comme le fait le très jeune enfant avec ses matières fécales (stade sadique-anal) pour éprouver, vis-à-vis du désir de sa mère, la première puissance vraie de son existence.

Comme rien n’advient qui ne fasse sens, il ne fallait pas s’étonner que la France adopte la guillotine pour trancher le contrat qui la lie au criminel. Le couteau qui tombe le long des glissières cirées tranche moins une tête qu’un cordon ombilical symbolique. Ce faisant, et par le biais d’un exécuteur officiel, la France déclare in petto : toi, qui a m’a trahie, je te chasse de mon sein, je t’expulse de mon ventre et je fais trancher ce qui te retient à moi. L'exécution réclamée par le procureur est déjà un discours précurseur d’indépendance et de liberté : dans la mort, le criminel sera bientôt laissé libre de vivre hors de l’entité maternelle... comme il l’entend.

16/06/2005

Cahier du tachycarde (3)

Imposium sur la beauté

On a bonne mine lorsqu’on fustige la course à la beauté qui, comme une course à l’armement dans un pays qui se prépare au combat, semble en pleine pandémie dans notre Occident. Alors on voit, prenant la parole dans les feuilles de chou, des moralistes à la petite semaine s’insurger contre une société « déréglée, vénérant le corps et lui donnant un culte, poussant les jeunes filles à l’anorexie ». L’ironie veut que l’article anathème marche bien souvent encadré par deux billets publicitaires sur papier glacé vantant les vertus de telle tisane amincissante, de telle barre protéinée coupe-faim.
L’ironie bien plus tragique, bien plus cinglante et qui fait la défaite des moralistes est qu’ils tournent immédiatement la partie reptilienne de leur cerveau vers la jolie femme aperçue, instantanément et pneumatiquement, fussent-ils en pleine rédaction de leur diatribe pour peu qu’ils l’écrivent dans quelque lieu fréquenté par ce genre de créatures. Et puis, lorsqu’ils sont dans l’intimité de leur nuit, au cœur des ténèbres, tous ces nobles insurgés, et que leur vient un désir brutal, que convoquent-ils dans sur la scène infiniment privative de leur imagination pour satisfaire à l’onanisme : une belle ou une laide ? A quoi pensent-ils lorsqu’ils se branlent mécaniquement, mussés dans les pénombres : la plus belle ou la plus laide ?

Oui la beauté est terrible. Elle est fille de la jeunesse, elle est fille de Pan et de Nature, elle rit de sa voix flûtée, elle rit de la mort et des mourants dont le visage et le corps s’effondre dans les laideurs terminales. Plus encore, elle permet d’exister dans le désir de l’autre, elle permet de s’inviter dans l’obsession de l’autre, de faire effraction dans ses rêves, de violer son âme : n’est-ce pas à ce prix que se cueille comme le soupçon d’une immortalité verticale ?

Assez d’hypocrisie, nos lois et nos Droits de l’Homme n’ont point soumis la pultio. Aucune morale n’abolira la préséance de la beauté dans la tyrannie de l’optique eschatologique. Le regard du philosophe et du sage, noble regard patiné par une vie d’étude auprès de rigoureuses lectures, sera toujours comme ébouillanté et anéanti par la simple image d’une jolie et bête jeunesse passant fugacement dans l’encadrement de sa fenêtre. On peut fustiger la beauté autant qu’on veut, on peut vouloir croire que son culte est une primeur de la dernière saison ; c’est alors que l’on n’a pas assez de culture ou de sensibilité pour savoir qu’elle fut une obsession depuis les premiers âges de l’homme.

09/06/2005

Cahier du tachycarde (2)

David et la mort

Dans ce mythe qui les fascine tous, David et Goliath, c'est le plus petit qui triomphe du plus grand, par le truchement du projectile. Ainsi dans la savane, des lions colossaux s'effondrent à des kilomètres du chasseur blanc après qu’il a soigneusement visé le roi de la jungle dans sa lunette réticulée. Le projectile est un désir de mort que la factorisation de la distance par la vitesse rend effectif. Une fois encore c’est l’espace libre entre le plus faible et le plus fort qui rend possible le meurtre du plus fort par le plus faible. Toute étreinte est favorable au plus fort. Toute distance, au plus faible. C’est pourquoi, en amour, celui qui perd c’est toujours le plus faible des deux. En amour Goliath dévore toujours David. Quand les bouches se mêlent, que les sexes s’imbriquent, que les cœurs battent, c’en est fait du faible, dont la fronde symbolique reste flaccide. C’est ainsi que le monde m’intéresse. Je veux des Goliath victorieux, je hais les David. Je veux un monde d’étreintes et de combats perdus, je veux un monde sans la distance mortifère et le projectile qui la parcoure pour tuer les dieux et les titans. L’espoir est à ce prix, la vie est à ce prix.

06/06/2005

Cahier du tachycarde (1)

Pessimisme et Imposture...

Je retrouve hier soir, couché dans une ramification perdue de ma bibliothèque, la très épaisse somme du moraliste Cioran. J'avais acheté les oeuvres complètes de l’ex-facho roumain voilà plus de dix ans. J’y trouvais tout à la fois divertissement, à la façon de tel qui dit aimer la solitude avec un répertoire téléphonique couvert de numéros, et une nourriture plus secrète qui satisfaisait chez moi le goût et l’expression d’une posture tout à la fois sombre et désinvolte. J’avais de l’appétit pour les faux-prophètes du pessimiste : ils m’enivraient de leurs malheurs composés.
Or, je n’avais alors aucun motif véritable qui me condamnât au malheur, et en guise de motif il me suffisait d’être jeune et d’avoir lu quelque part qu’il n’est de jeunesse tout à la fois profonde et heureuse. Quel risible aveu : à vingt ans, je jouais le jeu de la désespérance par peur d’être une créature superficielle ; et ce faisant devenait, à mon insu, la bête la plus tristement chic qui pût être.
J'aurais peut-être renâclé devant les véritables livres noirs, si je les avais connus, oeuvres dont il ne s’échappe aucune lumière, documents de la véritable pensée qui râle dans les angoisses. Mais je n'avais pas l'entrain de chercher ailleurs que dans le vase poncif où les adolescents vont piocher pour 'pleurer de lire'. C’est avec des Cioran que je faisais mon ordinaire de faux malheureux.

Comme la solitude, le pessimisme est une doctrine qui privilégie l’imposture. D’étranges rumeurs, à l’origine desquelles il ne serait pas vain de faire une recherche, les ont en effet promues comme doctrines de cette intelligence particulière qui jouit d’une réputation d’extrême profondeur. Il n’est donc pas étonnant que dans la course effrénée de l’ego pour advenir dans le désir d’autrui, l’imposture de solitude et l’imposture de pessimisme fleurissent dans le jeu de la représentation quotidienne.

Ni la solitude vraie, ni le pessimisme vrai ne se disent en aphorismes, il faut le savoir. Rolin disait une fois : le vrai malheur c’est du sang, des larmes et de la merde. Moi je dis que le véritable pessimisme littéraire c’est celui qui s’écrit d’une « voix étranglée » par un auteur qui, à une station de la mélancolie, essaie de sauver sa peau.