11/03/2008

Night

Ne croyez pas qu'on ait jamais le choix.

Il faudrait pouvoir aller jusqu'au bout d'une possibilité, la brûler jusqu'à la mèche, et pouvoir encore revenir en arrière pour décider d'en embrasser une autre.

Moi, il y a trois ans, j'aimais deux femmes. J'en repoussai une. Je me trompai, je ne le savais pas.

 Vous n'avez jamais le choix. Vous vous jetez seulement dans les abysses, et la nuit vous avale. 

Une amie eut l'opportunité de partir en Asie, pour tout reprendre à zéro. Elle hésita, prit l'avion pour Krungthep. Deux mois plus tard, elle était morte.

La nuit est partout, mes amis. Vous n'avez jamais eu le choix. 

Vous aviez pesé le pour et le contre, vous aviez cru pouvoir sonder le gouffre, vous aviez cru pourvoir connaître ses ombres...

Vous n'avez jamais eu le choix, vous avez seulement sauté dans le noir.

16/11/2005

Joues

Toute créature vivante subit un mouvement linéaire dans un espace-temps qu’il est possible de matérialiser sous la ‘forme’ d’un cône. A la pointe extrême de cet entonnoir, le repli sur eux-mêmes de l’espace et du temps, qui réalisaient l’épaisseur ontologique de l’individu, interdit sa conservation plus avant.

«B. que je n’ai pas vu depuis une décennie est revenu marié d’Argentine, et habite rue Daguerre avec son épouse. Nous mangeons, et je m'ennuie. Les couverts tintent et on parle peu. Après le café, l’épouse brune se lève et exécute une petite révérence qui semble d’un autre siècle.


Elle donne des cours particuliers de valse à l’amicale sud-américaine le lundi et le jeudi, me dit B., viens voir mon atelier, je vais te montrer ma nouvelle orientation picturale. Mon regard a évolué à Buenos Aires, j'ai compris que ce sont les couleurs qui l’emportent sur dessin.

Par extraordinaire, je ne lui dit pas que ses toiles sont de véritables merdes. Le temps qui a passé loin de mon ancien ami a rétabli lentement les mensonges qui rendent la vie possible entre deux étrangers. Je hoche la tête d’un air grave, sans un mot, tandis qu’il pose, les unes après les autres, les peintures sur le chevalet d’exposition.

A la fac, il peignait déjà ; ses œuvres étaient plutôt ratées mais vraies. Alors, je ne retenais aucun qualificatif, aucun adverbe pour lui délivrer ma critique. Nous avions plusieurs fois frôlé le poing dans la gueule parce que j’avais impitoyablement éreinté une de ses croûtes, parce qu’il m’avait rendu un textes après en avoir seulement lu quelques lignes en me jetant : c’est à chier !

Nous sortions de l’adolescence, et croyions qu’il n’y avait ni art ni amitié qui ne se satisfassent de la dissimulation ; nous fuyions comme la peste toute convenance et tout protocole, nos différents étaient aussi violents que nos réconciliations étaient brutales. Dans ce semblant de barbarie et de cruauté où nous coexistions, nous savions exactement ce que pesait la parole de l’autre.

Rue Daguerre, dix ans plus tard, les pinceaux dans les bols sont propres, et les précautions extrêmes. Nous avons de petites rides au coin des yeux, et nous affectons énormément de manières. Quand nous parlons, les idées qui naissent derrières nos fronts passent par une chaîne de guichets avant d’atteindre la bouche, et elles sortent purgées du moindre venin, lissées vertigineusement, afin de préserver le confort d’un anonymat retrouvé. Je tire une cigarette de ma poche, il me tend une coquille St Jacques. Bravo pour tes peintures, je lui dis, impeccable.

Nous poursuivons sur le balcon où un parasol colossal figure une espèce de fleur rouge. Assis dans un transat également rouge, sonné par les vins, je regarde le crépuscule qui tombe, verdâtre, entre les toits parisiens aux ardoises caractéristiques. Le bénéfice des panoramas est extraordinaire, ceux-là proposant une manière de spectacle abrutissant qui exonère les spectateurs de l’obligation de converser ensemble.

C’est B. qui rompt le silence :

- Tu te rappelles de M. ?

- Non.

- Si, celui qu’on l’appelait « Joues » à l’université. Celui qui était toujours puceau.

Oui je me souvenais de « Joues ». Nous l’avions intégré à notre petite équipe d’étudiants, par charité aurait-on dit, mais plus vraisemblablement pour avoir à l’envi la représentation quotidienne d’un autre soi-même bien plus misérable que nous ne l’étions. « Joues » avait un visage rond et bénin. Il venait suivre les cours d’amphi avec un véritable cartable d’écolier, et à la pause offrait des noix de cajou à ceux dont il briguait l’amitié. Nous l’avions adopté, après avoir mâché quelques-unes de ses cacahuètes, comme on adopte un animal perdu. Nous nous sentions généreux et bons, mais nous autorisions à le moquer et à l’humilier un petit peu, car il nous apparaissait qu’il nous devait une dette. Enfin, il nous rassurait, car nous savions qu’il nous enviait : peut-être cela nous donnait-il le sentiment que nous n’étions pas en train de merder complètement nos vies puisqu’un autre nous les jalousait. Si nous étions seuls, nous autres qui trompions un célibat de principe par quelques nuits auprès de filles sans nom, il était, lui, le solitaire véritable.

Je me tourne vers B.

- Ah oui... Comment il va ?

- J’ai eu des nouvelles par P., en revenant d’Argentine, dit B. c’est horrible…

- Horrible ?

- Eh bien. Il est foutu, le pauvre. Il se sentait mal depuis quelques mois, il avait maigri. On lui a prescrit des analyses, elles ont révélé un truc très très sale. Un genre de leucémie rarissime, si j’ai bien compris. Aucun traitement… la merde, quoi.

Puis murmurant comme pour lui-même : « un cancer à trente-deux ans, c’est pas de bol, ça… »

La pénombre est presque sur nous. A présent, un courant d’air glacial monte des rues en contrebas. Une espèce de nausée me tient l’estomac ; avec dégoût je jette le mégot par-dessus le garde-fou en stuc. Des brins de tabacs restent sur mes lèvres, je les cueille des dents et les mâchouille. B. regarde au loin, debout, un verre vide à la main. Dans l’ombre grise, on dirait la tête de proue d’un drakkar qu’engloutissent les vapeurs des mers boréales. Il soupire enfin et se lève :

- C’est dur, tu savais qu’il avait fini par trouver quelqu’un ?

Je fais non de la tête.

- Si, une provinciale, une styliste ou un truc comme ça, continue B. Ils habitaient rue de Tolbiac. Lui il s’était fait technicien dans le dessin-animé, tu savais ça ? Il avait fait l’atelier des Gobelins, il dessinait des petits Mickey, des petits Donalds. C’est dingue…

- Ouais, je dis, c’est dingue.

Vers 22 heures B. fait le signe qui me libère : du bras, il m’invite à regagner le salon, me proposant implicitement de prendre congé. Je m’empresse de ne pas le faire attendre. En passant devant lui alors qu’il tient la porte vitrée du balcon, je l’entends qui me dit tout bas, comme on fait une confidence secrète : « Ah, et voilà le pire, depuis qu’il se sait condamné, elle l’a quitté. Il crève seul. ».

***

Il s’est mis à pleuvoir une pluie de début d’hiver, fine et terriblement froide ; la scansion mécanique des essuie-glaces a quelque chose de méphitique, distillant comme un poison hypnotique. Chaque pensée est balayée en même temps que l’eau sur le pare-brise, puis elle se reforme lentement, comme par agrégat. « Joues » allait mourir. Il était le premier de notre groupe qui mourrait, puis il y en aurait un autre, et un autre, et nous tomberions ainsi jusqu’au dernier. Je le revois, en face de moi, au café où nous passions des journées interminables, tous ensemble après que nous avions renoncé à suivre les cours. Un jour, une nuit, dans une chambre miteuse d’étudiant, où avaient circulé de la vodka et du haschich, il nous avait confié qu’il n’avait jamais connu de fille. Nous nous étions tous regardés sous cape. Un autre, un de ceux qui exultent dès qu’on souffre à leurs côtés, lui avait claqué le dos du plat de la main dans un geste m’apparut soudain sous toute sa répugnante lumière, et il avait assaisonné cela en déclarant qu’il n’y avait pas de honte à concevoir. Mais justement, c’était alors toute la honte d’une virginité avilissante dans une communauté d’oisifs pusillanimes, où seul comptait l’adoubement par le sexe et l’art –il fallait avoir baisé avec une actrice ou trois filles en même temps, il fallait avoir publié ou exposé, il fallait pouvoir se prévaloir d’expériences inouïes et inaccessibles à d’autres– c’était justement cette honte-là qu’il nous offrait et que nous consommions avec des claquements de langues de gourmets. Nous étions comblés, remboursés complètement. Il nous gâtait et rendait au centuple ce que nous lui avions cédé en l’acceptant parmi nous.

Il flatta chez certains, de jeunes aspirant à une paternité déguisée, des instincts de protection quasi-fanatiques. L’un d’entre nous n’eut d’autre loisir que de jurer qu’il le ferait déniaiser avant la fin de l’année universitaire ; un engagement qui ne fut jamais ni tenu ni ébauché. Un autre le promena de groupe en groupe, d’association en syndicat, entreprit de lui faire écrire des alexandrins, de lui faire réciter du Rimbaud en public. Il paraît qu’il fit le singe savant devant de jeunes intellectuels alanguis dans des fauteuils et que, perdant un pari, il termina nu sur une nappe, une cuiller de pâtissier dans la bouche ; mais j’avais déjà pris mes distances avec le groupe, et je ne sus de cette rumeur, qui m’arriva comme l’écho d’un lointain ressac, si elle disait vrai.

***

Un dicton dit : tu deviens vieux au moment où tu as plus d’amis au cimetière qu’en ville. Plaisant à l’oreille ce syllogisme n’est qu’une boutade. Le sentiment indéfinissable de la course du temps peut assaillir un être à tout moment, à l’occasion d’un événement dramatique ou d’une situation au contenu infinitésimal. Pour ma part il avait pris forme lorsque j’étais entré dans l’appartement de B., quelques heures plus tôt, et que m’attendant à retrouver un ami je n’y avais dévisagé, le temps d’un repas sans parole, qu’une image fossilisée des amitiés détruites. La mélancolie était consommée. La mort annoncée d’un autre camarade de jadis, au moment infiniment cruel où il venait de trouver l’amour, ne faisait que confirmer par factorisation le phénomène des solitudes individuelles. Le groupe d’amis –car nous étions amis, aussi bancales et laides que furent ces amitiés– avait explosé en une constellation de solitudes. Chacun courait maintenant sa fuite en avant vers l’extrémité étrange de l’entonnoir où se termine toute existence particulière. »